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L’avenir du travail

24 octobre 2017

Discours prononcé par le président de CECOP-CICOPA Europe, Giuseppe Guerini, dans le cadre de la contribution du CESE à l’initiative sur "L’avenir du travail" pour le centenaire de l’OIT.

Par GIUSEPPE GUERINI
Président de la Confédération européenne des coopératives industrielles
et de services

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Avant tout, j’aimerais remercier chaleureusement le CESE et l’OIT d’avoir invité la CECOP-CICOPA Europe à participer à cette conférence, qui revêt une importante capitale.

L’avenir du travail et les évolutions actuelles des entreprises constituent une question cruciale pour nos 50 000 coopératives et nos 1,4 million d’employés, qui, pour la plupart, sont aussi membres de ces coopératives et donc entrepreneurs par association.

Pour nous, parler du travail revient donc à aborder le coeur même de notre action. D’après l’expérience des coopératives européennes, le monde du travail traverse actuellement une période de changement radical, comme cela a été souligné au cours de cette conférence. Certes, les mots « avenir du travail » font immédiatement penser aux nouvelles technologies, à la révolution numérique, à la société de l’information et à l’automatisation. J’aborderai ces questions, que d’autres intervenants ont déjà évoquées, plus tard, mais j’aimerais d’abord mettre l’accent sur certains aspects plus « sociaux » de l’avenir du travail.

À mon avis, ces changements sont induits par trois facteurs principaux :

• Le déséquilibre démographique grandissant, dû au vieillissement de la population et à la chute des taux de natalité, qui provoque la diminution de la population européenne en âge de travailler et, par conséquent, le déséquilibre des systèmes de sécurité sociale dans de nombreux États membres ;

• La transformation radicale du marché du travail, qui a exclu, dans une large mesure, les jeunes générations et, de manière générale, de nombreux travailleurs vulnérables et de nombreuses femmes, qui restent en marge de la société ;

• L’augmentation des inégalités, non seulement sur le plan économique, mais aussi en ce qui concerne la formation et les possibilités de bénéficier des services et de prendre part à la vie civique, a creusé les écarts, tout comme l’a fait la financiarisation de l’économie.

Nous manquons de temps pour étudier ces trois facteurs plus en détail, mais ils posent des défis majeurs à nos coopératives et, de manière plus générale, à nos sociétés. Ces questions vont de pair avec un certain nombre de paradoxes qu’elles nous obligent à remettre en question : la population en âge de travailler diminue, mais le nombre de chômeurs augmente ; la capacité mondiale à produire de la richesse s’accroît, mais les inégalités sont également à la hausse ; l’innovation et la flexibilité font l’objet d’une demande accrue, mais les jeunes, qui constituent la catégorie sociale la plus apte au changement, sont marginalisés par le marché du travail.

Ces paradoxes montrent que l’un des principaux problèmes concernant l’emploi, ainsi que la richesse économique, est la capacité de le distribuer et de le répartir de la meilleure manière possible. Nous croyons que les coopératives, en revanche, ont prouvé leur capacité inégalée à résister aux crises et, par-dessus tout, à mieux protéger les emplois, et partant à allouer les ressources économiques et humaines plus efficacement.

Il ne fait aucun doute que certaines tendances en matière de nouvelles formes de travail rendues possibles par les nouvelles technologies créent effectivement de nouveaux débouchés professionnels. Toutefois, ces nouvelles perspectives s’accompagnent de la dislocation des conditions de travail. Les processus ayant conduit à la mondialisation de notre économie et de nos communications ont fortement élargi nos horizons.

Toutefois, ils affaiblissent souvent dans une grande proportion le tissu social. L’approche de l’économie financière, les multinationales et, de manière plus générale, les politiques économiques prédominantes ont fragmenté l’économie réelle et son tissu. La situation peut être comparée à l’extraction des gaz de schiste. Tout comme la roche est fracturée pour extraire le gaz, ce sont ici les liens sociaux qui sont fracturés pour extraire de la valeur de l’isolation des peuples ou de la vulnérabilité contractuelle des travailleurs.

Prenons l’exemple de certaines plateformes de e-commerce ou de gestion des transports, ou encore des plateformes de réservation d’hôtels (que quelqu’un a incluses par erreur dans l’économie collaborative), qui créent de nouvelles perspectives pour les entreprises tendance. Elles réussissent souvent à optimiser le partage du risque entrepreneurial et de la capitalisation (en les déplaçant vers des travailleurs prestataires indépendants, qui sont souvent vulnérables du point de vue contractuel), tout en optimisant et en concentrant la majeure partie de la valeur ajoutée, et donc des bénéfices, dans les mains d’un petit nombre de personnes.

Ce phénomène, couplé à la financiarisation de l’économie, alimente l’illusion selon laquelle il est possible de produire de la richesse sans travailler. Toutefois, nous savons tous que si quelques personnes réussissent à accumuler beaucoup de richesses sans travailler, c’est parce que de nombreuses autres personnes, ailleurs, travaillent sans gagner d’argent.

Il est difficile pour cette dynamique illusoire et néfaste de s’établir dans les coopératives, dont les travailleurs sont aussi propriétaires de leur société et responsables de leur propre travail. Face aux problèmes rencontrés ces dernières années, les coopératives appartenant à leurs travailleurs se sont révélées, partout en Europe, davantage en mesure de résister aux crises en protégeant les emplois, souvent en sacrifiant une partie de leurs bénéfices et avoirs, et en puisant dans les réserves de capitaux et d’avoirs accumulés pendant les périodes de croissance. Dans les sociétés financiarisées, nous avons assisté à la tendance opposée, caractérisée par le sacrifice des emplois sur l’autel des dividendes et des actions.

Loin de nous l’idée d’affirmer que les coopératives peuvent, à elles seules, réorganiser le système de protection sociale ou remédier au chômage, mais il est vital que quelqu’un rêve d’une économie sociale synonyme de développement durable et de justice sociale. Nous sommes en effet convaincus que, si nous pouvons rêver de quelque chose, en rêver ensemble est la meilleure manière de le réaliser. C’est pourquoi nous voulons que les coopératives constituent un moyen de remettre l’économie réelle sur les rails.

Cela explique également l’hostilité à l’encontre des coopératives que nous ressentons dans les attitudes adoptées par certains décideurs politiques et hauts responsables des institutions, qui sont plus attirés par les tendances à la mode, comme les entreprises sociales ou l’économie circulaire, que par des formes d’économie sociale mieux établies et fondées principalement sur la participation directe des parties prenantes et des employés.

Cela ne signifie pas que nous devrions craindre l’innovation, les nouvelles technologies ou les changements sociaux entraînés par la société de l’hyper-information et par la numérisation. Au contraire, nous devons développer notre capacité à les introduire au sein des coopératives, qui présentent un fort potentiel de collaboration. Une telle action pourrait être menée à grande échelle avec l’aide des nouvelles technologies numériques. Certaines coopératives essayent de concevoir des plateformes de coopération numérique pour relancer les idéaux du mutualisme dans la société de l’information.

Notre objectif devrait être de promouvoir la protection sociale 4.0 et le mutualisme 4.0 – et non uniquement l’industrie 4.0 –, associés à une économie coopérative qui endosserait la fonction de protecteur et de défenseur de l’économie réelle, du travail et du tissu social. Bien évidemment, la révolution numérique a une incidence considérable sur l’organisation du travail. Dans les années à venir, nous devrons nous engager pleinement à protéger la dignité du travail. Pour commencer, nous devons exercer le rôle de gardiens, que de nombreuses coopératives jouent déjà, mais qui reste mal reconnu et sous-estimé, comme nos employés ne le savent que trop bien.

D’une manière générale, la question du travail rejoindra de plus en plus celle de la manière dont la transformation numérique peut être soutenue. Dans de nombreux cas, cette transformation entraîne la disparition d’emplois « traditionnels » et la création de nouveaux emplois associés aux innovations technologiques.

Toutefois, les prévisions établies en lien avec cette transformation tablent sur un scénario au bilan négatif, entaché par la création de millions de chômeurs en Europe, si nous ne développons pas d’autres formes de gouvernance pour l’emploi et l’économie.

Ces prévisions sont basées sur le modèle économique prédominant, qui continue de percevoir le travail comme un coût à contenir afin que les gros actionnaires puissent obtenir des rendements croissants sur leur capital financier.
Cependant, nous devons considérer la richesse que les nouvelles technologies nous permettent de créer, même sans la contribution du travail humain, comme des ressources à investir principalement dans des patrimoines partagés : la protection sociale, la culture et l’environnement. Nous avons donc besoin d’une révolution durable pour soutenir la révolution numérique.

Cette révolution pourrait comprendre des investissements en faveur de l’énergie renouvelable, la réutilisation des matériaux, la protection de l’environnement, la préservation du paysage et des ressources culturelles partagées et, avant tout, les soins apportés aux personnes.

Autant de secteurs à forte intensité de main-d’œuvre, au sein desquels les coopératives sont déjà actives, sont couronnées de succès et affichent un pourcentage plus élevé de femmes parmi leurs employés. Toutefois, il est essentiel que les citoyens, les politiques et les institutions agissent afin de convertir le modèle économique et de l’orienter vers la durabilité. Nous avons besoin d’un « plan industriel social et écologique » qui crée les conditions nécessaires pour garantir l’avenir du travail, en lui redonnant une place centrale dans les politiques de développement économique.

Je suis convaincu que nous tous, membres du mouvement coopératif, nous pouvons prêter notre voix ou agir dans le but de veiller à ce que les personnes restent au cœur de la transformation qui est en cours dans l’économie et le monde des affaires. L’un des 17 objectifs de développement durable des Nations unies vise également à garantir que chacun puisse aspirer à un « travail décent ». Pour cela, il est nécessaire d’utiliser la capacité à créer de nouvelles « industries et innovations » grâce aux nouvelles technologies et au développement d’une économie soucieuse et protectrice de l’environnement.

En vue d’atteindre ces objectifs, nous devons revoir le modèle économique et conserver des idéaux tels que la modération et la responsabilité, ce qui nous permettra de tirer pleinement parti de la moindre innovation, et pas uniquement des innovations hyper-technologiques spectaculaires dont l’importance est souvent exagérée et simplifiée à l’excès. Nous avons grandement besoin de ces formes d’innovation afin de répondre à la demande croissante de soins et de protection sociale, ainsi que pour veiller à ce que la protection sociale de nombreux pays européens soit suffisamment viable du point de vue financier.

Cette demande de nouveaux services offre aux coopératives de nouvelles possibilités de s’impliquer dans l’innovation sociale, comme les coopératives sociales l’ont fait en Italie, par exemple. Ces coopératives italiennes sont parvenues à adapter leurs réponses à des besoins qui sont en pleine mutation et qui sont caractérisés par la nécessité simultanée de tenir compte de nouvelles capacités de dépense en matière de protection sociale. Pour ce faire, elles ont exploité leur capacité à impliquer de nombreuses parties prenantes, qui fournissent elles-mêmes des services et des mesures et qui ont dépassé le rôle d’utilisateur-consommateur pour prendre directement part à la prestation des services qu’elles ont identifiés dans leurs familles et leurs communautés locales.

Cette capacité d’innovation et de création sera de plus en plus nécessaire au cours des prochaines années dans la mesure où il faudra de façon croissante partager une responsabilité accrue avec les utilisateurs des services, en augmentant les niveaux de participation et de partage, notamment afin de garantir la durabilité de services qui recevront probablement moins de financements publics. Dans cette perspective, nous devrons rechercher différentes sources de financement pour les services en nous appuyant nettement sur le modèle coopératif et sur une réévaluation du modèle mutualiste.

Cette nouvelle forme de gestion du travail et de l’économie devra principalement être orientée en faveur de la réduction des inégalités. La question des inégalités est abordée dans tous les forums politiques et économiques, et elle inonde les rapports et les analyses des instituts et des centres de recherche des banques centrales. En revanche, elle ne fait l’objet que de peu de propositions concrètes.

À petite et à grande échelles, l’innovation que nous pouvons partager de façon croissante et dont nous pouvons faciliter l’accès grâce aux nouvelles technologies numériques confirme ce que l’on appelle désormais l’économie de la connaissance et de l’information. Nous devons, toutefois, éviter de traiter le capital fondé sur la connaissance (données, informations, connaissances et innovation) comme s’il s’agissait d’argent, en visant à l’accumuler, à le collecter et à lui attribuer une valeur propre, de telle sorte qu’il ne constitue plus un moyen d’échange. Le capital fondé sur la connaissance n’augmente que s’il est partagé et disséminé, pas s’il est accumulé.

Cela devrait également s’appliquer au concept de connaissance numérique. Nous devons trouver le moyen d’établir une économie fondée sur la connaissance numérique à même d’engendrer de la valeur partagée ainsi que de créer une culture solidaire et une démocratie économique numérique : un nouveau type de « propriétaire », qui possède des quantités de données considérables plutôt que des terres, fait son apparition. Le nouveau système de gouvernance du travail exige également de rendre la majeure partie de ces données accessibles et partageables au moyen de formes de gouvernance coopérative, en évitant ainsi le risque de générer de nouvelles et importantes inégalités dans l’accès à l’information qui viendraient s’ajouter aux nombreuses autres inégalités en pleine croissance.

La réduction des inégalités découlant de la finance mondiale est une tâche hors de notre portée, nous le savons. Toutefois, nous pouvons prendre des mesures concrètes pour répondre à la demande croissante d’équité et de justice sociale dans nos régions. Il est bien connu que les coopératives ne délocalisent pas les emplois mais, bien au contraire, les enracinent localement.

Penser les régions, les villes et les communautés locales comme des points d’interaction est indispensable pour construire des lieux de travail et de rencontre pour les habitants. Ces lieux forment le socle de la cohésion sociale : il s’agit de construire des lieux de vie, non uniquement des endroits où habiter ou travailler, mais bien des communautés où des existences s’entremêlent.

Pour concrétiser ces intentions aujourd’hui, en cette époque de grands bouleversements, il convient de considérer les coopératives comme des organisations au sein desquelles les personnes habitent un espace pour créer de l’innovation sociale. Nous, membres du mouvement coopératif, ressentons une responsabilité croissante à l’égard des personnes qui risquent d’être marginalisées.

Parmi les catégories sociales de plus en plus exposées à ce risque, nous identifions notamment :

• Les jeunes, qui, dans le domaine de l’accès à l’emploi, de l’éducation et de la formation ainsi que de la santé et du bien-être, voient le fossé s’élargir entre ceux qui ont beaucoup et ceux qui ont peu ou rien ;

• Les immigrants, sans lesquels le secteur des soins s’effondrerait en Italie, et que nous continuons à présenter et à considérer comme étant associés à une situation d’urgence, et non à un processus humain et économique qui trouve ses origines, une fois de plus, dans la répartition inégale des revenus et des perspectives d’avenir dans différentes régions du monde. En outre, l’immigration continue d’être sous-évaluée sur le plan du potentiel économique qu’elle représente et pourrait représenter ;

• Les chômeurs et les personnes percevant de très faibles revenus, qui ont vu leur identité même piétinée par une révolution du monde du travail qui a fragmenté les lieux et les formes de travail ;

• Les femmes, qui restent exclues du monde du travail dans de trop nombreux pays.

Les coopératives sont prêtes à mettre l’accent sur ces questions, à s’engager à leur trouver une réponse et à devenir des sources de renouvellement ainsi qu’une nouvelle forme d’humanisme économique et civil. Nous pouvons réinventer notre mission et endosser un rôle économique dans le développement des communautés locales, en passant ainsi d’entreprises « résistantes » à entreprises favorisant le bien commun. Le travail est l’un des biens communs les plus précieux et les coopératives ont prouvé qu’elles sont plus à même de le protéger.

Durant cette phase de transformation du travail, les coopératives constituent une barrière de sécurité protégeant le principe de démocratie économique. Elles sont les plateformes « de secours » de l’économie réelle, notamment pour tous les secteurs des services, de la production et de l’artisanat, et pourraient offrir une forme de protection permettant de sauver l’économie de marché de l’intoxication de la finance, qui provoque actuellement une succession de crises.

C’est pourquoi, comme nous l’avons dit précédemment, nous sommes convaincus qu’un « plan industriel social et écologique » est nécessaire pour l’Europe et pour le travail : remettre les coopératives à l’ordre du jour européen fait partie de ce plan, et nous tenons tout particulièrement, à la CECOP, à participer à sa construction.